L’IA pourrait bientôt nous libérer du travail. Certains prédisent que l’humanité entrerait alors dans son âge d’or. Nous pourrions nous consacrer à des activités nobles, gratuites et épanouissantes en elles-mêmes : peindre, écrire, composer, philosopher, créer. Nous serions heureux.
Cet optimisme repose sur une vision naïve de la nature humaine. S’il peut bien sûr exister un plaisir intrinsèque au fait de jeter un coup de pinceau sur une toile, le geste devient source de bonheur surtout lorsqu’il constitue un chemin vers un public, vers une forme de reconnaissance. Même l’enfant qui s’amuse à gribouiller maladroitement souhaite, au fond, impressionner ses parents. Rien ne nous importe plus que notre statut social. Pendant des milliers d’années, nos ancêtres ont évolué au sein de petits groupes, où leur survie et celle de leurs enfants dépendaient de leur place dans la hiérarchie sociale, du regard que portaient sur eux les autres membres de la tribu. C’est pourquoi peindre, composer, philosopher, ne sont pas des actes qui se suffisent à eux-mêmes. Le peintre ignoré, le compositeur raté ou le philosophe sans lecteur n’est pas heureux mais frustré.
Si la principale source de bonheur humain est positionnelle, il y a fondamentalement peu de raisons de penser que l’humanité sera plus heureuse demain : le statut social est un jeu à somme nulle. On ne peut concevoir une société où la majorité des individus aurait davantage de statut qu’auparavant. L’IA pourra réduire la souffrance (la pauvreté, la pénibilité physique, les maladies) ; c’est déjà un accomplissement immense, mais notre psychologie sociale de primates ne se laissera pas transcender par la technologie. À l’échelle des nations, on connaît d’ailleurs le paradoxe d’Easterlin : au-delà d’un seuil de confort matériel, la hausse du PIB par habitant ne se traduit plus par une hausse du bonheur déclaré.
On peut au contraire craindre que demain, l’humanité soit moins heureuse, puisque l’IA modifiera la forme de la pyramide sociale. Jusqu’à présent, le travail distribuait de petits statuts à beaucoup de gens. En participant à la production d’un bien ou d’un service pour autrui, chacun était rémunéré pour la valeur qu’il apportait à la collectivité. Le salaire versé tous les mois venait certifier le regard favorable d’autrui ; c’est aussi en cela qu’il était agréable. Le monde du travail institutionnalisait le besoin psychologique de reconnaissance sociale. Cet univers, bien qu’inégalitaire, ne reposait pas sur une logique où le gagnant rafle tout : la majorité des actifs était intégrée dans le circuit de la production. Le capitalisme distribuait des formes modestes mais réelles de dignité sociale.
Si l’IA rend le travail productif obsolète, il ne restera plus qu’un chemin à la quête de statut : le combat pour l’attention des autres. Ce fameux monde sans travail où l’on nous imagine tous peintres, compositeurs ou philosophes à succès, mais où nous serions presque tous des peintres, compositeurs ou philosophes ratés. Car l’attention des autres est une ressource finie. Et c’est une ressource que les humains allouent beaucoup moins équitablement que la main invisible du capitalisme n’allouait les emplois. L’économie de l’attention est régie par des lois de puissance radicales : 99 % du public consomme 0,1 % du contenu (et cela changera peu : pourquoi lire un auteur médiocre si on peut lire Houellebecq ?). Même sur Only Fans, ce site où des femmes vendent à des hommes un accès à des contenus intimes, 0,1 % des créatrices génèrent près de l’intégralité des revenus, 99,9 % se partagent les miettes. Quant à la célébrité, son essence est la rareté. Il ne peut y avoir qu’un nombre limité de Sydney Sweeney.
Si le monde du travail distribuait de petits statuts à beaucoup de gens, le monde de l’attention distribuera de grands statuts à quelques élus, et rien à tous les autres. Le basculement vers ce monde est déjà engagé. Dès 1943, Joseph Schumpeter décrivait l’émergence d’une nouvelle classe d’intellectuels oisifs et frustrés, qui, libérée par la prospérité capitaliste de la nécessité de produire, lutte pour se faire entendre en critiquant l’ordre établi. L’historien Peter Turchin parle de « surproduction des élites » : à mesure que l’économie produit moins de statuts matériels ou techniques et davantage de statuts cognitifs, culturels ou médiatiques, les étudiants délaissent les filières appliquées pour investir les filières symboliques (qui les préparent à produire du discours, à se battre pour l’attention des autres). Ils sont toujours plus nombreux à se disputer les quelques places pourvoyeuses de statut en haut de la pyramide - et finissent par cultiver une amertume à l’égard de la société qui les nourrit. On peut aujourd’hui évoquer la profusion de podcasts sans auditeurs, de livres sans lecteurs, de films sans spectateurs. La subvention vient parfois offrir à ces artistes une reconnaissance sociale artificielle ; demain, le revenu universel ne pourra jouer ce rôle puisqu’il ne sera pas assorti du même récit hypocrite selon lequel il récompense une contribution essentielle à la collectivité.
Et si l’IA ne faisait pas de nous des artistes accomplis, mais des créatrices Only Fans sans public, libérées de la nécessité de produire mais livrées au besoin d’être regardées, et condamnées à n’intéresser personne ?
