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5 April 2026 · 4 min read

Les ressorts psychologiques de la violence politique

[Adapté d’un entretien pour Atlantico autour des thèmes de mon dernier livre]

L’histoire nous enseigne que le mal est toujours commis par des adultes persuadés de se battre pour un monde meilleur, puisant dans cette certitude l’excuse absolutoire de leurs atrocités. Les plus grands criminels - qu’ils soient de droite, de gauche ou même djihadistes - pensaient tous agir au nom du Bien. « C’est un des principaux arts humains que d’inventer des mobiles moraux à des actes malhonnêtes », remarquait Jean-François Revel dans ses Mémoires. C’est pourquoi, de même qu’on ne doit pas juger un homme d’après l’opinion qu’il a de lui-même, on ne doit pas juger un groupe d’après l’idéologie qui lui sert de justification.

On devrait plutôt se méfier de ceux qui s’auto-proclament du bon côté de l’histoire, s’auto-accordant ainsi des brevets de moralité à longueur de journée.

Depuis 1945, la gauche a par exemple souvent justifié la violence en la présentant comme une forme de légitime défense exercée contre des ennemis de l’intérieur (coupables de crimes de pensée – c’est Staline qui justifiait les Grandes Purges en traitant ses opposants de fascistes ou de traîtres à la révolution), ou contre une violence symbolique (la violence physique devenant ainsi une résistance vertueuse à l’oppression structurelle). Dans ce deuxième cas, ce sont par exemple les Brigades rouges qui tuaient pour combattre « l’État impérialiste des multinationales », la Bande à Baader qui assassinait des innocents pour sauver les masses aliénées d’un totalitarisme invisible, le mouvement Sentier Lumineux qui exécutait des élus en riposte à l’oppression réactionnaire, les gardes rouges Maoïstes qui purifiaient la société de ses « éléments bourgeois » oppressifs, Action Directe qui habillait ses assassinats de patrons en actes d’autodéfense prolétarienne face à la violence capitaliste, les Black Blocs qui saccagent des infrastructures pour lutter contre la violence de l’ultra-libéralisme, etc. En France, la gauche révolutionnaire n’est jamais parvenue au pouvoir, mais beaucoup d’intellectuels la soutenaient ; Michel Foucault appelait même les masses à la « révolution » les incitant à « régler le problème de leurs ennemis » par « des méthodes de riposte [allant] du châtiment à la rééducation sans passer par la forme du tribunal » pour se débarrasser de l’injuste « justice bourgeoise ».

Les Nazis usaient du même ressort psychologique. La Shoah fut rationalisée comme une forme de légitime défense, au motif que les Juifs auraient été alliés aux Soviétiques et porteurs d’un projet contre la nation allemande. Peggy Sastre évoque les rationalisations d’Otto Ohlendorf, l’un des chefs des Einsatzgruppen : « L’URSS avait l’intention de nous attaquer. Il fallait que nous agissions en premier. […] Or les Juifs étaient favorables aux bolcheviks. Nous avons donc dû les tuer. […] Et comme nous voulions une sécurité durable, nous avons également tué les enfants. » L’historien Robert Gellately rappelle qu’en 1933, c’est au nom de « la grande lutte défensive du peuple allemand contre la propagande juive » que le ministre de la Justice nazi interdisait aux magistrats juifs d’exercer. Quant au mot « Wehrmacht », il se traduit en français par « force de défense ».

Et ce sont encore les mêmes ressorts qui ont rendu possible le génocide des Tutsis par les Hutus. L’idéologie du « Hutu Power » s’est construite sur l’idée paranoïaque les Tutsis souhaitaient réduire les Hutus en esclavage. À la radio, l’élite culturelle Hutu décrivait les Tutsis comme des êtres fourbes, assoiffés de sang Hutu et de domination économique, et présentait leur meurtre comme une forme de légitime défense s’inscrivant dans le cadre du combat pour l’émancipation sociale. Le génocide est devenu un devoir civique, une action collective d’autodéfense pour assainir le pays de la « menace ». Les Hutus étaient persuadés d’appartenir au bon côté de l’Histoire en massacrant leurs concitoyens – et c’est pour ça qu’ils ont pu se muer en bourreaux implacables sans l’ombre d’un remords.

Aujourd’hui, une certaine intelligentsia véhicule l’idée selon laquelle la violence d’extrême-gauche serait toujours le résultat d’une faute morale du camp d’en face – et serait donc toujours un peu justifiée. La logique est perverse : plus la gauche est violente, plus la société est tenue responsable. Dans cette rhétorique, les fautes idéologiques (réelles ou supposées) sont mises sur le même plan que la violence physique. Or, le fondement de la civilisation repose sur le fait de sanctuariser la ligne rouge qui sépare le péché idéologique du passage à l’acte violent. Malheureusement, notre société a tendance à brouiller cette frontière : d’une part en hypertrophiant la gravité des mots ; d’autre part en banalisant la violence physique à la faveur d’un laxisme judiciaire.

(Au fond, on peut se demander si l’accusation de fascisme ou de nazisme ne remplit pas parfois une fonction psychologique : elle délivre un permis de violence. On peut ainsi s’interroger : l’extrême-gauche agresse-t-elle ceux qu’elle considère fascistes, ou traite-t-elle de fascistes ceux qu’elle souhaite agresser ? Le label infamant précède-t-il la violence, ou n’est-il qu’une rationalisation permettant d’assouvir une pulsion destructrice ? D’ailleurs, à partir du moment où une idéologie désigne certains citoyens comme des ennemis du genre humain contre lesquels tous les coups sont permis, il ne faut pas s’étonner qu’elle attire les profils les plus violents, instables et détraqués psychologiquement, à la recherche d’une caution morale à donner aux brutalités qu’ils désirent commettre.)

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