[Texte initialement publié dans Le Figaro Magazine]
Imaginez l’indignation si l’université occidentale enseignait à des générations d’étudiants la théorie de la Terre plate. Si cette théorie façonnait nos politiques publiques. S’il régnait un tabou de la terre ronde, si les professeurs qui divergeaient du consensus terre-platiste voyaient leur carrière mise en danger. Dans son magnum opus, Comprendre la nature humaine (2002), Steven Pinker montre que ce scénario n’est pas si fantaisiste, puisqu’un dogme tout aussi anti-scientifique que le platisme s’est emparé de nos institutions et d’une partie de l’intelligentsia progressiste : celui selon lequel le cerveau humain est une page blanche sur laquelle la société imprime sa marque. C’est cette croyance qui s’exprime lorsque l’on affirme que tout écart de représentation entre les sexes trahit une discrimination, que nos goûts ne sont que des conventions culturelles arbitraires, que l’échec scolaire d’un enfant est toujours imputable à son environnement, que les stéréotypes culturels sont la cause (et non le reflet) des comportements humains, ou qu’il suffirait de reconstruire la société pour façonner un homme nouveau.
Proposer une recension exhaustive d’un livre aussi riche serait impossible ; concentrons-nous donc sur l’une des manifestations les plus tenaces de la théorie de la page blanche : l’idée selon laquelle la « cause première » de la violence réside toujours dans des facteurs sociaux. « Tout le monde sait, déclarait Lyndon Johnson en 1967, que ce qui construit la violence est l’ignorance, la discrimination, la pauvreté, les maladies, le manque d’emplois. » Cette idée présuppose une anthropologie : celle du bon sauvage, pour qui la violence n’est jamais inscrite dans l’homme mais toujours dans nos institutions. Dans le monde académique, contester ce présupposé peut coûter cher. Pinker raconte en effet, parmi d’autres anecdotes édifiantes, que l’anthropologue Napoleon Chagnon fut victime d’une cabale académique après avoir documenté la fréquence des guerres et des raids chez les Yanomamö (société de chasseurs-horticulteurs dans l’Amazonie). Il avait montré que les hommes qui tuaient le plus avaient davantage d’épouses et de descendants que les autres, ce qui impliquait que leur violence était « rationnelle » d’un point de vue évolutif (et donc que la sélection naturelle façonne peut-être autre chose que des bons sauvages). Chagnon fut accusé - à tort - d’avoir fabriqué ses données, fomenté les guerres qu’il décrivait, et même d’avoir contribué à un génocide !
Ce que ces campagnes d’intimidation cherchaient à étouffer n’était pourtant qu’un constat scientifique. Rassemblant les données, le professeur de sciences cognitives à Harvard démontre que la violence est une stratégie inscrite dans le répertoire de la nature humaine. Pour ne citer que quelques arguments : le meurtre délibéré de congénères existe chez la plupart des chimpanzés ; une corrélation entre testostérone, dominance et agressivité est solidement établie ; la taille et la force supérieures des hommes sont la signature d’un passé évolutif de compétition violente entre mâles ; l’âge le plus violent n’est pas l’adolescence mais la petite enfance (la moitié des garçons de deux ans frappent, mordent et donnent des coups de pied). Quand on observe ce dernier fait, remarque Pinker, on comprend que la bonne question n’est pas « comment les enfants apprennent-ils à agresser » mais « comment apprennent-ils à ne pas agresser ? »
Pourquoi tant de gens rejettent-ils l’idée que la violence puisse être « naturelle » ? Premièrement parce qu’ils croient qu’admettre cela reviendrait à la cautionner. Pourtant, répond Pinker, « la violence humaine n’a pas besoin d’être une maladie pour mériter qu’on la combatte. Au contraire, l’idée que la violence est une aberration est sans doute dangereuse, car elle nous conduit à oublier la facilité avec laquelle elle peut éclater ». D’autant qu’aujourd’hui, ajoute-t-il, la culture de l’excuse ne vient pas d’une foi dans un déterminisme biologique mais environnemental. En effet, lorsque l’on considère que le criminel est la victime impuissante de son conditionnement social, on tend à transférer la responsabilité du mal de l’individu à la société (incriminée tout entière pour les comportements déviants de certains de ses membres) et à abolir partiellement la responsabilité individuelle (chaque acte de violence devant être « expliqué » par des facteurs sociaux antérieurs).
La deuxième raison pour laquelle les progressistes rechignent à localiser le mal dans le cœur humain tient à leur volonté de croire qu’il est possible « d’éliminer la violence par de bienveillants programmes sociaux plutôt que par une dissuasion punitive ». Ramsey Clark, ministre de la Justice de l’administration Johnson, exprimait cette vision dans un best-seller des années 1970 : « J’ai la conviction que des individus sains et rationnels comprendront qu’ils sont le mieux servis par une conduite qui ne cause aucun tort. Réhabilité, un individu ne pourra plus se résoudre à blesser autrui. » Contre cette vision naïve, Pinker propose un modèle de la nature humaine où la violence n’est pas une pathologie mais souvent un choix rationnel auquel peuvent se résoudre même des individus sains (« pourquoi les gens dévalisent les banques ? Parce que c’est là que se trouve l’argent »). De même, Pinker s’attaque à la doxa féministe, popularisé par Susan Brownmiller en 1975, qui veut que le viol n’ait « rien à voir » avec le sexe et soit le produit d’une construction culturelle patriarcale « permettant au genre masculin de maintenir les femmes dans un état de peur ». À rebours de ce dogme, Pinker montre que le mobile sexuel des violeurs est central. Dès lors, les programmes contre la violence (sexuelle ou non) les plus efficaces ne sont ni les campagnes de rééducation culturelle, ni les ateliers de déconstruction de la masculinité toxique, ni les cours d’empathie, mais celles qui « frappent directement les incitations rationnelles : une forte probabilité de sanction déplaisante élève le coût anticipé du délit ». Les psychologues évolutifs Martin Daly et Margo Wilson décrivent d’ailleurs la soif de vengeance comme le produit d’un mécanisme mental dont la fonction adaptative est « de faire en sorte que les contrevenants ne tirent aucun bénéfice de leurs méfaits » ; cet instinct humain augmente le coût individuel de la déviance (car le déviant s’expose à des représailles), et rend possible une société pacifiée. Si cet instinct n’est pas institutionnalisé, civilisé par l’État, il réapparaît sous la forme d’une culture de l’honneur souvent sanglante.
Un autre totem progressiste que Pinker réfute est l’idée selon laquelle nous serions tous prédisposés de la même façon à la violence. « Certains individus, écrit Pinker, sont par leur constitution plus portés que d’autres à la violence. […] Les individus enclins à la violence ont tendance à être impulsifs, d’intelligence réduite, hyperactifs et peu attentifs. Ils sont vindicatifs, prompts à la colère, rebelles à l’autorité, perturbateurs, et ils tendent à tout mettre sur le dos des autres. Ces traits apparaissent très tôt dans l’enfance, persistent tout au long de la vie et sont fortement héritables. ». De là une conséquence que l’on oublie trop souvent : la prison ne sert pas seulement à dissuader. Elle sert aussi à mettre hors d’état de nuire cette petite minorité d’individus dont le tempérament (en partie héréditaire) les porte au crime bien davantage que la moyenne. Le bénéfice de la neutralisation de ces récidivistes, parce qu’ils concentrent une part disproportionnée des actes violents (7 % des jeunes hommes commettent 79 % des délits de violence avec récidive, rapporte Pinker) est immense. En outre, l’héritabilité partielle de la prédisposition à la violence invite à bien sélectionner les individus que l’on accueille dans notre pays : celui qui est davantage porté aux comportements prédateurs que la moyenne transmettra une part de cette prédisposition à sa descendance. « Les unes après les autres, les études montrent que la tendance à commettre des actes antisociaux, entre autres à mentir, voler, déclencher des batailles et détruire le bien d’autrui, est en partie héréditaire », écrit Pinker. On pense aux travaux de l’économiste britannique Gregory Clark qui, dans un livre référence (The Son Also Rises), a reconstitué les trajectoires sociales de milliers de familles immigrées sur plusieurs siècles dans différents pays. Son constat : les lignées qui se sont rapidement intégrées ont souvent contribué positivement au pays de génération en génération ; celles qui ont échoué d’emblée sont souvent restées à la traîne pendant des siècles. Si le statut social se transmet avec une telle inertie, c’est que sa racine est parfois partiellement génétique. Encore une fois, une compréhension de la nature humaine ancrée dans les faits (plutôt que dans le dogme) peut orienter l’action publique pour le meilleur.
Pour finir, anticipons une question : un livre qui montre que la nature humaine est traversée de passions diverses et parfois sombres n’est-il pas déprimant ? Non, au contraire. Une fois dissipées nos illusions sur la bonté originelle de l’homme, on comprend que la civilisation est une prouesse, que la paix n’est pas notre état naturel, mais une conquête. On apprend à aimer la société dans laquelle on vit. À l’inverse, c’est lorsque l’on adhère à une vision candide de la nature humaine que l’on nourrit un ressentiment envers nos sociétés, parce qu’on cherche à expliquer non pas la rareté relative du mal, mais son existence même. Aussi interprète-t-on sa persistance (par exemple aujourd’hui : celle des violences faites aux femmes) comme le symptôme d’une faillite collective (culture du viol, patriarcat, etc.). De même, dans la sphère économique, ce que l’on cherche à expliquer n’est pas la prospérité (envisagée comme l’état naturel des choses), mais la pauvreté, dont la persistance justifierait la condamnation de notre système économique. « Lorsque nous ne prenons pas la mesure des progrès laborieusement réalisés par l’humanité au fil des siècles, écrira Pinker dans Le Triomphe des Lumières (2018), nous en venons à croire que l’ordre et la prospérité sont l’état naturel des choses, et que chaque problème est un scandale qui exige de blâmer des malfaiteurs ou de démanteler des institutions ». Pinker, lui, nous dit que l’homme est un animal imparfait dont nos institutions canalisent la part d’ombre, nous rappelle que la civilisation est un acquis fragile, et nous invite, dès lors, à entreprendre tout changement d’une main tremblante. On songe à la phrase du philosophe Thomas Sowell : « Certains intellectuels se demandent rarement pourquoi nos sociétés ne connaissent pas la pauvreté de l’Inde, l’oppression politique de la Corée du Nord, l’anarchie du Libéria, ou les massacres du Rwanda. Il ne leur vient donc pas à l’esprit que cela pourrait être lié aux valeurs, aux traditions, et aux constructions sociales qu’ils s’acharnent à déconstruire. » Pinker se définit avant tout comme un libéral, mais, comme Sowell, dans le sillage duquel il s’inscrit, cela ne l’empêche pas d’être finement conservateur.
